Bellegarde : Front populaire (2/2), les grèves de juin-juillet 1936

Grève chez Pautry, qui deviendra Cebal, aujourd’hui Ball Aerocan Packaging.
Grève chez Pautry, qui deviendra Cebal, aujourd’hui Ball Aerocan Packaging.

Le gouvernement de Léon Blum vient de signer les accords de Matignon, qui octroient 15 jours de congés payés et la semaine de 40h. Un mouvement de grève spontané éclate pour faire aboutir localement les conventions collectives et obtenir des augmentations de salaires.

Le mouvement se généralise

La grève débute le 20 juin dans l’entreprise de bâtiment Bauge ; elle se généralise à ce secteur deux jours plus tard. Des ouvriers occupent le chantier de la caserne des gardes mobiles, à Beauséjour près des HBM, et y plantent un drapeau rouge et un autre tricolore.

Les grèves s’étendent ensuite dans les industries du livre (imprimerie Michaud et la SADAG), puis dans toute l’agglomération. La parution du journal L’Avenir Régional (la Tribune Républicaine aujourd’hui, Ndlr) est suspendue. Dans son numéro du 2 juillet, Lucien Michaux condamne dans son éditorial « la brutalité » et « les procédés dictatoriaux » des syndicats.

Affiche sur les murs bellegardiens le 29 juin 1936.

Trente entreprises occupées

Le paroxysme est atteint entre le 26 juin et le 3 juillet ; 1216 ouvriers sont en grève et 29 entreprises sont occupées, dans un grand mouvement collectif et festif. Le journal socialiste L’éclaireur, dans son édition du 5 juillet se réjouit que « dans un élan magnifique, la classe ouvrière de Bellegarde revendique hautement ses droits (…) contre un patronat sinon spécial, du moins excessivement rapace ». L’occupation la plus importante est celle de la papeterie Darblay par 150 ouvriers. Le patron fait partie des « 200 familles » accusées par le PCF de concentrer la richesse française. Une des rares exceptions est la biscuiterie de l’Amandier, où le directeur Georges Marin a reçu les ouvriers dès le 1er jour de grève et a accepté un compromis.

Les patrons suisses rechignent

Ailleurs le conflit s’enlise : de nombreux patrons sont Suisses et refusent les hausses de salaires, qui leur feraient perdre les avantages comparatifs de leur installation en France. Les ouvriers s’organisent alors collectivement. La section locale de la CGT Unie dominée par les douaniers Collet et Allier organise des réunions publiques.

Le 29 juin, 400 personnes défilent en silence derrière et drapeau tricolore et un drapeau rouge. La solidarité se développe envers les ouvriers non payés : le maire Zéphirin Jeantet et les commerçants organisent des soupes populaires. Le commissaire spécial surveille les faits et envoie quotidiennement des rapports aux autorités.

Extrait du bilan des grèves à Bellegarde.

Les classes populaires font peur depuis les grandes révoltes du XIXe siècle et la prise du pouvoir par les communistes en Russie. Le sous-préfet intervient en personne en recevant une délégation ouvrière dans une salle de la gare. Les grèves cessent progressivement au début du mois de juillet 1936 ; les conciliations menées par les autorités aboutissent.

Les difficultés des grévistes

Pays Bellegardien

Les archives de l’Ain conservent des documents qui rendent compte des difficultés économiques des grévistes. Ainsi, le maire de Ville demande à la sous-préfecture de Nantua s’il doit répondre à la demande d’un ouvrier espagnol nommé François Bonillo, de bénéficier des fonds communaux de bienfaisance. En effet, ce salarié de l’usine électro-métallurgique Bertolus à Arlod a été gréviste et donc sans salaire du 1er au 10 juillet 1936. Après enquête du commissariat spécial qui a établi « de bons renseignements » sur lui et en raison de sa situation de famille (il a trois enfants en bas âge), le préfet accepte que le maire de Ville l’aide, alors que cette prestation est réservée aux seuls citoyens français.

Un été qui reste dans les mémoires

Pays Bellegardien

Grève à la filature La Lorze.
Grève à la filature La Lorze.

L’été qui s’ensuit est resté dans les mémoires. La population de la ville manifeste son unité lors de la journée du 14 juillet.

Dans un discours le maire Jeantet célèbre « l’heure où le régime républicain étend ses bienfaits à toutes les classes de la nation  ».

Les organisations du Front Populaire organisent ensuite des banquets démocratiques et populaires à l’hôtel des Touristes et de la Colonne, puis un défilé et un meeting sur la place Carnot.

Le député Nicod, le syndicaliste Collet et l’instituteur socialiste Pinard y interviennent notamment. Un grand bal populaire termine la journée. Les ouvriers et les employés profitent ensuite de leurs premiers congés payés (les fonctionnaires et les employés de l’électricité en disposaient déjà).

Beaucoup vont chez leur famille ; certains partent même en vacances pour la première fois de leur vie, notamment grâce aux trains (et aux autocars) de la compagnie de Paris à Lyon et à la Méditerranée, qui depuis la gare de Bellegarde pouvait les conduire vers les littoraux du sud-est de la France et à travers la route des Grandes Alpes…

Après l’euphorie, l’heure de la désillusion

Pays Bellegardien

Grève à l’imprimerie SADAG.
Grève à l’imprimerie SADAG.

L’euphorie et la légèreté de l’été 1936 sont toutefois rapidement oubliées.

En Espagne, le Front Populaire est victime d’un coup d’Etat déclenchée par l’extrême-droite et le général Franco ; le pays sombre dans la guerre civile. Le gouvernement Blum fait face à des difficultés pour faire appliquer les 40 h et pour éviter une dévaluation du franc rendue nécessaire par l’inflation.

Le 6 décembre 1936, l’Union syndicale locale décide une manifestation pour faire appliquer la loi des 40 h, demander la construction d’une bourse du travail et obtenir la dissolution des ligues locales. Dernier baroud d’honneur.

Après avoir dû annoncer une pause dans les réformes, Blum démissionne en juin 1937 et l’année suivant une alliance des radicaux et de la droite à l’assemblée confie le gouvernement à Daladier. La crise économique semble alors localement résolue ; selon le maire Jeantet « d’une façon générale, le chômage est inexistant à Bellegarde ».

Mais le gouvernement Daladier est de plus en plus autoritaire envers le mouvement ouvrier. En décembre 1938, des décrets-lois (des textes non votés par le parlement) ajournent l’application de la loi des 40 h. Un nouvel appel à la grève général est lancé. Localement c’est un échec. Charrant, membre d’une scission anarchiste de la CGT-U (la CGTSR surnommée par dérision CGT-sans-rien) organise une réunion le 20 décembre, mais elle est peu fréquentée et demeure sans effet.

Le gouvernement interdit ensuite le PCF, après la signature du pacte germano-soviétique d’août 1939. Toute propagande est alors interdite. C’est ainsi que le 17 avril 1940, François Pithioud doit répondre en justice des agissements de son fils mineur Roger accusé d’avoir proféré des discours communistes 17 avril 1940. La fête est finie, la guerre est déjà presque là…