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Les caïds repéraient leurs victimes - toutes clientes d'un bureau de tabac situé place des Romains - et les abordaient avant de s'installer dans leur voiture et de les obliger à les conduire quelque part pour ne finalement les laisser repartir que quelques heures plus tard après les avoir agressées pour les dépouiller de leur téléphone portable, carte de crédit et de l'argent liquide en leur possession.
Le calvaire de l'une des victimes, un jeune homme de 19 ans, aura duré plus de 24 heures (lire ci-dessous).
Les conducteurs séquestrés ne doivent leur salut qu'à un concours de circonstances . L'un appelle au secours et provoque la fuite des malfrats, le second voit, pour son plus grand bonheur, l'embrayage de sa voiture rendre l'âme, le troisième sera abandonné sur le bas côté de la route et le quatrième est libéré grâce aux hommes de la BAC qui arrêtent les malfaiteurs grillant un stop !
Ils choisissent des "Gaulois
" Les auditions des victimes ont permis d'identifier 6 des 7 malfaiteurs.
Trois d'entre eux, des mineurs, déjà connus des services de police pour des faits de home jacking, violence avec vol - deux d'entre eux ont déjà fait de la prison - ont été placés en détention provisoire hors de département.
Les quatre autres mis en cause (l'un d'entre eux porte un bracelet électronique), ont été remis en liberté.
A l'issue de l'instruction, ils seront très probablement mis en examen.
Habitués de la place des Romains, ils choisissaient leur victime au faciès et prenaient soin de cibler ceux qu'ils appellent des "Gaulois", c'est-à-dire des français "pure souche".
Ce n'est pas la première fois à Annecy que des faits similaires se produisent. Il y a un peu plus d'un an, des cas en tous points semblables avaient été signalés aux policiers, les victimes avaient subi des dommages corporels plus importants.
Autre point commun : elles sortaient aussi du bureau de tabac de la place des Romains. Les gérants de l'établissement, qui ont été entendus, n'ont visiblement rien à voir avec ces affaires, ils étaient eux-mêmes victimes des agissements des jeunes malfaiteurs.
Quant aux conducteurs, ils sont tous très traumatisés par ce qu'ils ont vécu. Il se pourrait d'ailleurs que le juge demande une commission d'experts psychiatres durant la commission rogatoire de manière à évaluer le traumatisme subi.
Une instruction est ouverte et les malfaiteurs devront prochainement répondre des motifs suivants : séquestration, extorsion de fonds, violences volontaires et introduction d'objets interdits dans une enceinte pénitentiaire. Ils encourent jusqu'à 10 ans de prison.
GÉRALDINE BAEHR
L'Essor savoyard
Le 7 mai, la vie de Dorian, 19 ans, a basculé. Enlevé et séquestré par la bande de jeunes malfaiteurs, le jeune homme a cru qu'il ne sortirait pas vivant de ce calvaire. Encore sous le choc, il revient sur les 24 plus longues heures de sa vie.
Le regard franc, les mains parfois tremblantes, Dorian a décidé de briser le silence. Pour ne pas que cela se reproduise, et mettre en garde les automobilistes. Un courage qui force le respect. Sa vie a basculé, comme dans une mauvaise série télé, dans la nuit du 7 au 8 mai. Depuis, le jeune homme ne dort plus. « La nuit, j'entends leurs voix ; à chaque fois qu'il y a une voiture, je crois que c'est eux... » Il ne veut plus aller à Annecy, a du mal à conduire et a envisagé, un temps, de quitter la région. « Des fois, dans la journée, je pleure tout le temps. La nuit, je revois la scène, je me dis que je n'aurais pas dû aller place des Romains, que je n'aurais pas dû me laisser faire ».
Une cigarette, une gifle
Vendredi 7 mai vers 19 h 30, ce jeune apprenti paysagiste achète un paquet de cigarettes chez un buraliste de la place des Romains à Annecy. C'est là qu'un individu vient lui demander une cigarette. « Je lui ai dit non, et il m'a mis une gifle, alors je lui ai donné une cigarette. Du coup, tous ses copains sont venus m'en demander une ». Dorian se dirige alors vers sa voiture, l'ouvre et au même moment, un des trois jeunes s'assoit côté passager sans même lui demander son avis. « J'étais assis au volant, je ne savais plus quoi faire. Les deux autres sont venus dans la voiture », explique Dorian. « Ils me disent : "Il faudrait nous déposer chez nous" » . Dorian accepte de les avancer jusqu'à une grande surface où il doit faire quelques courses. C'est alors que les ennuis commencent. Les trois jeunes le suivent dans le magasin et reviennent dans la voiture une fois les courses terminées. Ils ordonnent alors à Dorian d'aller à Argonay et, en route, le font s'arrêter sur un parking désert et retirent la clé du contact. « Je me suis tout de suite dit "y'a un truc pas net qui va se passer" », raconte Dorian. Les trois autres changent leur plan et décident finalement d'aller à Groisy et que ce sont eux qui vont conduire. « C'est hors de question, ma voiture, je ne la prête pas », leur rétorque Dorian. Il ne résistera pas longtemps : jeté hors de son véhicule, il pense enfin pouvoir s'en sortir. « Prenez la voiture et laissez-moi », leur lance-t-il. « Je ne savais plus quoi faire. Un copain essayait de me joindre et les trois m'ont dit de ne pas répondre. Ils m'ont dit de remonter dans la voiture ; j'étais encerclé, je n'ai pas eu le choix ».
Échappée folle en Suisse
Ils sautent alors sur Dorian, le fouillent, volent son téléphone et les 40 E qu'il a sur lui et prennent la direction de la Suisse en roulant très vite, fumant du cannabis et buvant du Ricard au volant. A la frontière, Dorian espère pouvoir alerter les douaniers, mais il ne voit personne.
A Genève, les caïds cherchent un lieu qu'ils appellent L'usine pour se procurer de la drogue. En grillant un stop, ils provoquent un accident, essaient d'extorquer 500 CHF au conducteur suisse, lui assènent un coup de poing puis reprennent la fuite. Ils trouvent finalement la fameuse "Usine", font leurs "courses" pendant que Dorian est toujours séquestré dans la voiture par un des trois compères. L'un d'entre eux décide ensuite de s'offrir les services d'une prostituée, mais il n'a pas d'argent.
Le frère de l'un des trois jeunes les appellent alors : il souhaite récupérer ses clés, ils redescendent donc sur Annecy. Il est environ 22 heures lorsqu'ils s'arrêtent près d'une banque, et sautent une nouvelle fois sur Dorian pour lui piquer sa carte bancaire. « Ils m'ont demandé le code, j'ai donné un faux numéro "vous allez voir, il n'y a plus d'argent sur mon compte, cela ne va pas marcher" ». Réalisant que Dorian les a trompés, ils le rouent de coups jusqu'à ce qu'il leur donne le bon code. Ils retirent 80 E.
S'en suit alors une véritable échappée au travers des rues d'Annecy, dans différents quartiers où les malfaiteurs tirent des freins à main. Vers 3 heures du matin, ils décident de retourner en Suisse pour voir les prostituées. « J'étais trop apeuré, je ne disais plus rien », explique Dorian. « Si je ne peux pas baiser ce soir, je vais te tuer », le menace l'un des trois. Un autre retourne chercher de la drogue, Dorian, fouillé une nouvelle fois de la tête aux pieds, est toujours enfermé dans la voiture avec un troisième homme.
Un détour par la prison de Chambéry
C'est à l'aube qu'ils reviennent en France. Arrivés à Annecy, les trois jeunes décident d'aller à la maison d'arrêt de Chambéry, ce qu'ils font à toute allure. « Ils faisaient n'importe quoi », résume Dorian. A la prison, ils grimpent en haut d'un poteau et appellent un de leurs amis incarcéré, lui jettent des cigarettes et de la drogue par-dessus les fils de fer barbelés. Alertés, deux surveillants sortent, mais Dorian ne peut rien faire. « L'un des trois m'a dit" si t'ouvres ta gueule, tu vas voir". J'avais trop peur donc je n'ai rien dit ».
Retour à Annecy, toujours à fond. L'un des trois jeunes rentre chez lui, ses deux compères décident de faire le tour du lac. Mais la voiture n'ayant plus assez d'essence, il faut faire le plein et regonfler les pneus abîmés par leur rodéo. Une aubaine pour Dorian qui récupère sa carte bancaire et sort du véhicule à la station-service. Il prétexte qu'il va acheter à manger mais ses deux agresseurs ne sont pas dupes et le suivent à l'intérieur de la boutique : « Tu dis un mot de travers, on t'allume », le préviennent-ils. Il ne dira rien.
La panne qui lui sauve la vie
Cette fois, ils prennent la direction de Faverges, puis retour aux Teppes où deux nouveaux jeunes montent dans la voiture. Le leader de la bande décide alors de faire de la moto cross ; les autres le suivent en voiture. « C'était la première fois que je voyais des pneus fumer autant. J'en avais vraiment marre. Je leur ai demandé quand est-ce que j'allais rentrer ». Une fois l'escapade terminée, le chef de la bande part reposer sa moto cross et dit à ses copains de retourner à Chambéry. Mais à peine Vieugy passé, la voiture de Dorian n'avance plus : l'embrayage est mort, ce qui les contraint à faire demi-tour. Le véhicule les lâchent sur un parking. Il est environ 17 h 30, Dorian leur dit de rentrer, le chef de la bande n'étant plus là, ils lui rendent sa liberté. « En les voyant partir, j'étais tout content ».
Dorian va alors à la boulangerie la plus proche, explique son calvaire, essaie de joindre son père mais la connexion est mauvaise. C'est finalement un de ses amis qui viendra le chercher avant de l'emmener porter plainte. Au commissariat, rejoint par ses parents, le jeune homme craque « J'étais vraiment à bout ». Les policiers lui donnent à manger et l'emmènent à l'hôpital faire constater ses nombreuses traces de coups. Ce n'est que vers 1 heure du matin qu'il rentrera chez lui, épuisé, effondré par ce qui vient de lui arriver. Dorian se sent alors en sécurité, jusqu'à mercredi soir : une voiture avec des jeunes à son bord est venue jusque devant chez lui.
Entre temps, deux autres automobilistes ont été victimes des agissements de cette bande de jeunes sans foi ni loi. Dorian a reconnu 5 des malfaiteurs, la moitié d'entre eux est ressortie libre du commissariat. Quant à sa voiture, le montant des réparations s'élève à 1188 E.
Aujourd'hui, Dorian tient à remercier le brigadier Zucolo pour son travail. Le jeune homme, très entouré par sa famille et ses amis se demande comment sa vie a pu basculer de la sorte en 24 heures. Ses examens scolaires sont dans quelques semaines, il ne sait pas comment il va faire pour se concentrer. La nuit, les images de son calvaire le hantent. Lundi, il a vu un psychologue, les premiers pas d'une reconstruction qui sera longue.
GÉRALDINE BAEHR
Du côté des forums